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dimanche 1 décembre 2019

Le capitalisme

Le capitalisme:

Citroën
À la porte des maisons closes
C’est une petite lueur qui luit quelque chose de faiblard,
de discret une petite lanterne un quinqué

Mais sur Paris endormi, une grande lueur s’étale
Une grande lueur grimpe sur la tour
Une lumière toute crue
C’est la lanterne du bordel capitaliste
Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit.

Citroën ! Citroën !

C’est le nom d’un petit homme,
Un petit homme avec des chiffres dans la tête,
Un petit homme avec un drôle de regard derrière son lorgnon,
Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson,
Toujours la même.

Bénéfices nets.

Une chanson avec de chiffres qui tournent en rond:
500 voitures, 600 voitures par jour:
Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…
Bénéfices nets
Millions. Millions
Millions. Millions
Citroën. Citroën.

Même en rêve on entend son nom
500, 600, 700 voitures laissant aux camions
800 tentes par jour, 200 corbillards par jour
200 corbillards
Et que ça roule!

Il sourit, il continue sa chanson
Il n´entend pas la voix des hommes qui fabriquent
Il n' entend pas la voix des ouvriers
Il s' en fout des ouvriers.

Un ouvrier c' est comme un vieux pneu
quand il y a un qui crève
on l'entend même pas crever

Citroën n' écoute pas
Citroën n' entend pas
Il est dur de la feuille pour ce qui est des ouvriers

Pourtant au casino il entend bien la voix du croupier
- Un million M. Citroën, un million
S´il gagne c' est tant mieux, c' est gagné
Mais s'il perd c' est pas lui qui perd, c' est ses ouvriers
C' est toujours ceux qui fabriquent
qui en fin de compte sont fabriqués.

Et le voilà qui se promène à Deauville,
Le voilà à Cannes qui sort du Casino

Le voilà à Nice qu'il fait le beau
Sur la promenade des Anglais avec un petit veston clair
- Beau temps aujourd’hui !
Le voilà qu'il se promène, qui prend l’air.

A Paris aussi il prend l'air, il prend l'air des ouvriers
Il prend l’air des ouvriers
il leur prend l’air, le temps, la vie
Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l’atelier
ses poumons abîmés par le sable et les acides
il lui refuse une bouteille de lait
Qu’est-ce que ça peut bien lui foutre
une bouteille de lait ?
Il n’est pas laitier
Il est Citroën

Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres.
Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions.
Des journalistes mangent dans sa main.
Le préfet de police rampe sous son paillasson.

Citron ? Citron ?
Bénéfices nets
Millions. Millions

Et si le chiffre d’affaires vient à baisser
pour que malgré tout les bénéfices ne diminuent pas
il suffit d’augmenter la cadence et de
Baisser les salaires

Baisser les salaires
Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches
Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup
Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer
Pour faire la grève
La grève, la grève

Vive la grève !

Jacques Prévert (1933)